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HONDURAS, 2012: les conflits agraires s’aggravent dans la région de l’Aguán

Rédigé par : Hélène Roux

Date de rédaction : mai 2012

Organismes : Association pour contribuer à l’Amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources naturelles (AGTER)

Type de document : Article / document de vulgarisation

Rencontre internationale de solidarité avec les paysans de l’Aguan, février 2012

À la fin de l’année 2010, le massacre de cinq paysans aux abords de la finca El Tumbador par des milices privées au service du magnat de la palme Miguel Facussé, avait déjà fourni le triste prétexte à rendre compte sur le site d’AGTER de la dramatique situation qui règne dans la région du Bas Aguán au Honduras1. La rencontre internationale de solidarité pour les droits humains convoquée par les organisations paysannes de l’Aguán en février dernier avait pour objectif de sensibiliser l’opinion publique internationale sur la violence à laquelle sont confrontés les paysans en demande de terre ainsi que sur la répression et la militarisation qui constituent la réponse de l’État face à leurs revendications. Bravant les inconvénients de circuler dans une région fortement militarisée (dans le cadre de l’opération dite « Xatruch II »), plus de mille personnes venues des quatre coins du pays mais aussi des pays voisins, des États-Unis et d’Europe avaient fait le voyage jusqu’à Tocoa, la capitale de la région.

 

La rencontre a été l’occasion de faire le point sur les conflits agraires qui ont couté la vie de 48 paysans, au cours des deux dernières années et d’écouter les témoignages des familles des victimes. En effet, le bilan de l’acharnement des grands propriétaires à étendre les immenses plantations de palmier à huile sur des terres accaparées souvent illégalement est d’abord humain : les embuscades, les fusillades et les assassinats de dirigeants paysans n’ont pas cessé. Nombreux sont les dirigeants paysans qui ont reçu des menaces de mort, lesquelles ont parfois été suivies d’effets : le 27 janvier 2012, Matias Valle, dirigeant reconnu du MUCA (Mouvement unifié des paysans de l’Aguán) était abattu à un arrêt de bus et tout récemment, à la mi-mai, un groupe de paysans du MUCA sont à leur tour tombés sous les balles, deux ont succombé et plusieurs autres ont été gravement blessés.

Champ de mais (milpa) et plantation de palmier à huile dans la localité de La Confianza. Photo Hélène Roux.

Les dernières victimes provenaient de l’entreprise Marañones, où plus de 1000 familles du MUCA se sont installées depuis que la plantation a été occupée en 2009. Or, ironiquement, c’est à cet endroit même que le président Porfirio Lobo, accompagné d’une batterie de ministres, s’était rendu en février dernier pour entériner un accord conclu quelques jours avant le début de la rencontre internationale sur les modalités d’acquisition de la terre par les paysans du MUCA ; la visite présidentielle avait, elle, eu lieu juste après.

De fait, pour le gouvernement, la démarche relève plus d’une manœuvre politique que d’une réelle volonté d’apporter une solution au conflit. Le message d’apaisement que le gouvernement semble vouloir délivrer en entamant des négociations, se voit contredit par le maintien de la présence de l’armée dans la zone. Alors que les organisations paysannes ont dénoncé à plusieurs reprises la «colombisation» de la région, signalant y compris le recyclage de paramilitaires colombiens par certaines entreprises privées de gardiennage au service des propriétaires, le gouvernement se montre plus réceptif aux allégations de ces derniers qui accusent les paysans d’être des «guérilleros». La proposition récente du gouvernement d’installer un détachement militaire permanent dans l’enceinte même de l’entreprise Marañones ne va assurément pas dans les sens des attentes des représentants du MUCA qui, lors de la visite présidentielle, avaient insisté sur les mesures sociales qui devaient accompagner le processus de régularisation de la propriété. Faisant valoir fièrement la construction d’une école grâce aux efforts de la communauté, ils avaient interpellé les ministres présents sur la rémunération des enseignants, sur les questions de santé et sur l’état déplorable des conditions sanitaires et de l’habitat.

Des négociations biaisées dès le commencement

La situation actuelle a pour origine un désaccord de principe sur la fonction de la terre. À la détermination des organisations paysannes de faire valoir le droit à un usage social de la terre, – régi par la loi de réforme agraire – répond celle des propriétaires de ne rien céder, se fondant sur la loi de modernisation agricole. Conjuguée à une politique de réduction des crédits publics, cette réforme, adoptée au début des années 1990, a permis à certains grands propriétaires de faire pression sur les coopératives paysannes pour que celles-ci leur vendent de grandes étendues de terres à des prix dérisoires. C’est donc dans l’espoir de recouvrer une partie des propriétés qu’ils estiment usurpées que nombre d’anciens membres de coopératives, réduits à travailler comme salariés sur des terres qui avaient jadis été les leurs, avaient obtenu du président Zelaya la promesse d’une révision des contrats d’acquisition de terres. Survenu quelques semaines seulement avant le coup d’État (28 juin 2009), le décret fut promptement abrogé et les négociations s’engagèrent, sur la base d’une indemnisation des grands propriétaires, l’État se portant garant des modalités de remboursement des paysans pour racheter les propriétés occupées. Chacune des étapes, au cours desquelles ces conditions ont été fixées ont donné lieu à un bras de fer entre organisations paysannes et propriétaires privés, l’État prenant assez ouvertement fait et cause en faveur de ces derniers. Ainsi en avril 2010, alors même que l’armée se positionne de façon massive dans l’Aguán, les négociateurs des organisations paysannes (MCA, MUCA et MARCA) et le gouvernement définissent la superficie des propriétés et s’accordent sur celles qui devront être « restituées » à leurs légitimes propriétaires. L’actuelle promiscuité qui règne à Marañones, résulte en partie du fait que les occupants de plantations voisines, déboutés de leur demande de régularisation, ont dû être accueillis, logés et inclus dans la répartition des terres et des bénéfices de l’entreprise.

Pour ces derniers arrivés, contraints d’établir leur campement de tôle aux confins de la zone d’habitation, en soi déjà inhospitalière car elle est sans ombrage et compte peu de points d’eau, cette situation ne pose pas seulement des problèmes de vie quotidienne. Elle risque aussi de provoquer des tensions au sein même du mouvement et d’éveiller des rancœurs à l’égard des premiers «bénéficiaires» des accords – mieux servis – de la part des « sacrifiés », qui devront se contenter de la portion congrue des terres à répartir, mais néanmoins produire suffisamment pour s’acquitter solidairement de la quote-part destinée au paiement des terres.

Conditions de vie précaires dans le campement de Marañones. Photo Hélène Roux

Monoculture à perpétuité !

La question des modalités de paiement abordée dans la seconde étape de négociations en juillet 2011, constitue un autre casse-tête. Tout d’abord, les propriétaires ont évalué le montant de leurs indemnisations au prix fort et comptabilisé toutes les terres – y compris les espaces d’habitation et les zones non cultivables – au même prix. Ensuite, Miguel Facussé, propriétaire de grands complexes de transformation et commercialisation de l’huile de palme, a cherché à imposer aux organisations paysannes, l’obligation de lui vendre leur récolte. Bien que considérée comme inacceptable par le MUCA, et de ce fait exclue des accords, cette mesure s’applique pourtant dans certains cas, notamment pour certains groupes de producteurs de Marañones2, Facussé arguant du remboursement de dettes contractées antérieurement pour l’achat de fertilisants.

Champs de maïs dans la localité de Rigores. A la différences des autres, le groupe de paysans de Rigores n’exploite pas la palme.. Photo: Hélène Roux

On devine donc que ces conditions défavorables condamnent les paysans du MUCA à dépendre de la production de palme à perpétuité. Toutefois, le coup de grâce est venu quelques mois plus tard, en janvier 2012, lorsque le gouvernement a soumis au MUCA une proposition, selon laquelle le prêt pour l’acquisition des 4000 ha de Miguel Facussé – accordés dans le cadre des accords de juin 2011 – serait confié conjointement à la banque privée Ficohsa et à la banque publique Banhprovi. Cette construction financière endetterait le MUCA pour une somme totale de 105 millions de dollars.

Yoni Rivas, le secrétaire général du MUCA, estime qu’il s’agit là d’une nouvelle stratégie ourdie par les grands propriétaires : « Ils n’ont pas pu nous exterminer par les armes, c’est pourquoi ils essaient maintenant de nous asphyxier économiquement pour nous déloger de nos terres 3». Il considère qu’accepter cette proposition réduirait les 3000 familles intégrantes du MUCA à être les esclaves des banques. En effet, d’après les calculs de certains experts, un minimum de 7 ha de palme est nécessaire pour assurer la subsistance d’une famille, or certaines possèdent moins d’un ha. Selon Gilberto Ríos, directeur de FIAN Honduras l’opération permettrait à Miguel Facussé d’empocher 28,5 millions de dollars et rapporterait aux banques des bénéfices exagérés. Au lieu de cela, il préconise que le prêt soit attribué par l’État et plaide pour que l’Institut national agraire assigne de nouvelles terres et réévalue le prix des terres déjà attribuées au MUCA. Pourtant ces avertissements n’ont pas été entendus et en février 2012, une partie des entreprises du MUCA ont accepté l’accord sur la base de la proposition du gouvernement. Curieusement, les entreprises signataires, parmi lesquelles Marañones, sont précisément celles dont la situation économique paraît la plus précaire, tandis que d’autres ont, pour leur part, refusé de s’engager dans cette voie. C’est le cas de La Confianza qui semble mieux dotée en terres, mieux organisée et surtout plus désireuse de diversifier sa production.

La décision prise par les signataires de l’accord obéit-elle à une tentative de rassurer des bases mécontentes des disparités dans la répartition des terres ? S’agit-il d’une tentative d’assurer la régularisation et de gagner du temps face à une situation économique sans issue ? Il est encore trop tôt pour répondre à ces questions mais force est de constater la stratégie de diviser pour régner appliquée par le gouvernement semble confirmer les affirmations de Gilberto Ríos selon lequel « faute d’apporter une solution intégrale, le conflit va s’accentuer 4».

En partisan non pas d’une solution intégrale mais de « méthodes radicales », Miguel Facussé s’applique à souffler sur les braises. Quelques jours à peine après les attaques qui ont couté la vie de deux paysans du MUCA, le magnat de la palme lance désormais à l’INA un ultimatum fixant au 1er juin, le payement des 28,5 millions de dollars correspondant aux 4000 ha négociés entre l’État et le MUCA. Passée cette date, annonce t’il dans un encart payé, reproduit par la majorité des quotidiens nationaux, il exigera des autorités compétentes qu’elles procèdent à l’expulsion de sept fincas. « Le payement est en attente depuis plus de deux ans et cette situation a eu pour conséquence la mort de plusieurs de mes employés et a causé des pertes substantielles à mon entreprise […] pendant ce temps le MUCA encaisse des millions provenant des fruits volés dans mes propriétés »5 déplore l’infortuné propriétaire. Profitant de l’espace que ses revenus lui permettent de s’offrir dans les médias, le président de la Corporation Dinant, un des plus puissants consortiums du pays, s’insurge également contre ceux qui dans « un état d’anarchie (sic), en plus cherchent à le discréditer auprès des organismes financiers et la communauté internationale, sans fournir aucune preuve qui accrédite leurs allégations ». Il s’agit là d’une référence implicite à la campagne lancée par l’organisation allemande « Rettet den Regenwald » qui, en avril 2011, avait abouti au retrait par la société financière allemande DEG, d’un crédit de vingt millions de dollars destiné à financer la production de biogaz et avait été suivi de l’annulation d’un contrat d’achat de crédits carbone, passé entre la filiale britannique d’EDF et l’entreprise Exportadora del Atlántico SA, propriété de Miguel Facussé. Sans qu’on puisse les soupçonner de souscrire à « l’état d’anarchie », ces entreprises ont sans doute estimé que l’association avec un promoteur de la guerre sociale nuirait probablement à leur image et ce faisant, à leurs affaires. Miguel Facussé, lui, ne s’inscrit pas dans cette logique là !

 

1 Hélène Roux, Les magnats de la palme prospèrent, les paysans comptent leurs morts. www.agter.asso.fr/article567_fr.html

2À Marañones, la terre est répartie entre trois différents groupes (Marañones, Isla I et Isla II), lesquels sont à leur tour divisés en différentes entreprises qui gèrent leur production et leur commercialisation indépendamment les unes des autres. Seules les questions liées à l’éducation, la santé et les services de base sont assumées en commun.

3Giorgio Trucchi, « Quieren asfixiarnos económicamente para quitarnos la tierra » MUCA denuncia estrategia de terratenientes, 24 janvier 2012. www.rel-uita.org/agricultura/palma_africana/quieren_asfixiarnos_economicamente.htm

4Ibid.

5www.latribuna.hn/2012/05/21/ultimatum-de-miguel-facusse-para-que-le-paguen-las-tierras/- y www.latribuna.hn/2012/05/21/ultimatum-de-miguel-facusse-para-que-le-paguen-las-tierras/

Hélène Roux, auteure de cet article et des photos qui l’accompagnent, est membre d’aGter.