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Au cœur des Caraïbes, à Haïti : un mouvement paysan engagé pour le changement social

Retour historique sur le Mouvement Paysan de Papaye à Haïti

Rédigé par : Sarah Hopsort

Date de rédaction : mars 2017

Résumé

Les campagnes des pays du Sud sont riches d’un tissu associatif dynamique bien souvent sous-estimé. En Haïti, depuis bientôt 45 ans, le Mouvement Paysan de Papaye, le MPP, propose et construit, par une voie originale, un développement rural basé sur la promotion de la préservation de l’environnement, une agriculture durable, et le renforcement des liens sociaux par la mise en place de groupements paysans1.

L’objet de cet article est de chercher à comprendre ce mouvement paysan en revenant sur les grands temps de son histoire.

RETOUR SUR LE CONTEXTE SOCIAL ET POLITIQUE HAITIEN AU MOMENT DE LA NAISSANCE DU MOUVEMENT : « AIYTI TE AN BA DIKTATU2 »

Les années 1970 en Haïti correspondent à la transition politique entre le père et le fils Duvalier, tous deux présidents à vie autoproclamés (F Duvalier 1957-1971 ; J.-C Duvalier : 1971-1986), bien que le premier soit parvenu au pouvoir après des élections3 .

Ces régimes se caractérisent par la répression de l’opposition, l’usage arbitraire de la force et une tendance générale à la spoliation des biens de l’État. Jusqu’à aujourd’hui, il est difficile d’évaluer de façon précise le nombre de victimes entre les disparus, les morts, les personnes incarcérées et les exilés, mais il s’élève à plusieurs milliers de personnes4.

Durant ces années de dictature, le monde rural est dépourvu d’organisations paysannes, et c’est donc individuellement que les paysans font face aux difficultés. Cela nourrit les nombreuses divisions et relations conflictuelles (liées à la terre ou à l’accès à d’autres ressources clés), comme l’explique en entretien Jacques Vilgar, un des membres de la première heure du mouvement paysan5. A cette époque, les paysans étaient considérés comme des citoyens de deuxième classe. Il existe ainsi une expression en créole, qui désigne les paysans comme étant « moun andeyo »  que l’on peut traduire par « les gens du en-dehors ». Cette expression ancienne renvoie à l’idée selon laquelle les paysans, et plus largement le monde rural, se situeraient au-delà du vrai monde (= qui serait le monde urbain). Ce type de représentations a été alimenté par certaines décisions politiques mises en place sous la dictature de François Duvalier, telle l’instauration d’un acte de naissance différencié pour les paysans et les urbains. Cette distinction discriminante empêchait les paysans d’avoir accès à l’école et à certains postes6.

DE 1973-1979 : NAISSANCE ET PREMIERES ACTIONS D’UN MOUVEMENT PAYSAN QUI RECHERCHE AVANT TOUT A CREER DES DYNAMIQUES COLLECTIVES ET A FREINER LES DIVISIONS

La naissance du mouvement se fait en plusieurs étapes et est fortement liée, non seulement à l’histoire politique du pays, mais également, à la volonté de mettre l’implication des paysans au cœur du développement rural. En effet, le fondateur, un agronome haïtien, Jean-Baptiste Chavannes est pétrit par la philosophie émancipatrice qui anime le monde rural sud-américain, la pédagogie de l’opprimé, et souhaite permettre l’expression des populations marginalisées.

Lorsque le mouvement prend naissance en 1973, il ne compte qu’une dizaine de personnes, rassemblées au sein de groupements paysans. Peu visible et n’étant pas encore doté d’un nom, le mouvement grossira petit à petit tout au long des années 1970, ce dans la clandestinité, puisqu’il était alors impossible de se constituer en association, toute initiative collective étant perçue comme subversive. Le mouvement commence à se faire connaître des paysans par les premières actions collectives paysannes qui sont menées : défense des terres paysannes, contestation contre l’arbitraire… Ce sont ces actions qui, peu à peu, donnent de la force au mouvement malgré un contexte local très lourd. Il faut avoir à l’esprit que le système politique en place avait installé un maillage du territoire qui reposait sur des chefs de section communale qui étaient presque omnipotents. Certains d’entre eux pouvaient se montrer particulièrement injustes et brutaux. De plus, l’appareil d’État avait construit un système de délation et de milices dans toute la société ce qui alimentait un climat tendu.

Afin, d’avoir une idée de ce que pouvait être ces actions collectives constitutives de l’histoire du mouvement, prenons un exemple :

Un paysan membre de groupement, Gilbert, fut victime d’une accusation arbitraire de vol de bétail. Les paysans membres de son groupement réfléchirent et prirent la décision de s’opposer collectivement à cette injustice. Ils organisèrent une marche collective à l’issue de laquelle ils se rendirent au commissariat où le malheureux Gilbert était convoqué. Gilbert fut finalement libéré et le chef de section limogé par son supérieur. Cette histoire, que nous raconte Childérique (Voir retranscription de l’entretien en document annexe 1), un animateur membre du MPP depuis sa naissance, est fondatrice pour le mouvement car elle a permis de démontrer plusieurs choses :

  • Face à une injustice, les paysans du MPP sont capables de se mobiliser pour se défendre

  • Même dans un climat arbitraire et violent, les paysans sont capables de s’engager

  • Lorsqu’une démarche collective est menée et que les gens sont déterminés, elle peut mener à la victoire.

Ainsi, l’histoire de Gilbert est très importante pour la mémoire du mouvement car, suite à cela, les gens ont commencé à avoir moins peur des chefs de sections.

D’autres actions collectives comme celle-ci auront lieu par la suite. Par exemple, les paysans du mouvement engagèrent une bataille pour cesser de payer les taxes imposées pour travailler sur les terres de l’État sans qu’aucun service (santé, électricité…) ne leur soit fournis en contrepartie. Cette bataille s’amorça lorsque des paysans commencèrent à suspendre le paiement des taxes en 1983 et prit fin dans les années 1990, lorsque les représentants de l’État comprirent la détermination des paysans et supprimèrent ces taxes dans certaines zones. Dans le département du centre du pays, où le MPP est présent, les menaces, les arrestations et les tortures7 furent nombreuses pour pousser les paysans à reprendre le paiement des taxes. A chaque fois, la résistance paysanne grossissait. A plusieurs reprises, lorsque des membres du mouvement se trouvaient arrêtés, des manifestations pour obtenir leur libération étaient organisées. Ces marches, au départ de villages isolés, pouvaient par exemple commencer avec 80 personnes et finir par rassembler 400 personnes lorsque les manifestants arrivaient à la place centrale de Hinche (chef-lieu du département du centre), après plusieurs heures de marche. Il est important de noter que la victoire remportée par cette bataille reste partielle puisque, aujourd’hui, dans les zones où les organisations paysannes ne sont pas implantées, les paysans paient encore ces taxes.

LE RENFORCEMENT DU MPP : STRUCTURATION DE PREMIERES ORGANISATIONS PAYSANNES ALTERNATIVES

Tout au long de son histoire, le MPP a cherché à répondre aux problèmes auxquels les paysans pouvaient être confrontés en construisant des réponses novatrices et solides pour favoriser l’autonomie et l’amélioration des conditions de vie des populations rurales. Le MPP n’a jamais eu de plan préétabli sur ce qu’il se devait d’être, mais le mouvement possédait une vision très nette des principes importants sur lesquels fonder son action et auxquels il ne devait pas déroger : l’autonomie, le respect de l’identité paysanne, la défense de la culture et des savoirs locaux.

1977 : l’exemple de la caisse de crédit populaire-paysanne

L’une des premières activités mise en place par le mouvement paysan fut la coopérative d’épargne et de crédit paysanne : Sere pou Chofe8. L’objectif était d’offrir aux paysans une alternative au recours habituel aux usuriers qui imposaient des taux très élevés de remboursement.

L’extrait d’entretien suivant réalisé avec Jean-Baptiste Chavannes (Voir la retranscription de l’entretien en document annexe 2) rapporte l’expérience d’un paysan-commerçant des années 1970 et la réaction que Jean-Baptiste Chavannes eut à l’écoute de ce récit9 :

« « Oui, je fais ce commerce qui me rapporte un peu. Mais pour faire ce commerce il faut que j’emprunte 50 gourdes[>(10) 10] à une personne et chaque samedi je dois lui donner 5 gourdes sur un an en plus des 50g »

Il a continué à me raconter. En retournant chez moi, je réfléchissais et je me suis dit : « il y a 52 semaines donc en tout c’est 260 gourdes par an en plus des 50 gourdes pour la personne qui lui a prêté l’argent que le paysan doit payer. Donc c’est inacceptable. » »

LES ANNEES 1980 : LE TEMPS DE LA VISIBILITE DU MOUVEMENT ET DES COMBATS NATIONAUX….

Pendant ses premières années, le mouvement paysan était constitué de divers groupements paysans qui, au fil du temps, devenaient plus nombreux. Lorsque le régime de J.-C. Duvalier fut mis en échec et que la force sociale du mouvement devint évidente pour tous, le mouvement se dotât d’un nom. Rapidement et naturellement le mouvement portât alors des batailles jusqu’à la scène nationale.

La bataille du cochon créole

Pour comprendre cette bataille, il faut revenir à l’année 1982-1983 lorsque le régime lança une campagne pour abattre l’ensemble des cochons créoles du pays (cochons élevés traditionnellement par les populations) en faveur d’un cochon importé. En échange de la perte de leurs cochons, le gouvernement proposait aux paysans une somme d’argent relativement dérisoire par rapport au prix que les paysans pouvaient en espérer sur le marché. A l’époque, le cochon représentait une épargne solide pour les paysans : « C’était le carnet de banque pour les paysans, chaque année les paysans préparaient les cochons pour les vendre durant la période scolaire et pouvoir acheter le matériel scolaire pour les enfants. Ils étaient autonomes grâce au cochon. », explique Jacques Vilgar11. « C’était un cochon qui n’avaient pas besoin de beaucoup d’entretien et qui pouvait s’alimenter comme les humains, il n’avait pas besoin de choses spéciales. Chaque année, on pouvait espérer 1500g pour chaque cochon », ajoute-t-il. Il poursuit : « Je crois qu’ils ont fait ça pour retirer aux paysans leur autonomie ».

Beaucoup de paysans ont refusé de vendre leurs cochons au gouvernement mais les militaires vinrent débusquer tous les cochons. Le cochon qui fut imposé était beaucoup moins résistant et plus agressif vis-à-vis des autres animaux (poules, chèvres, pintades…) que ne l’était le cochon créole. Rapidement, les paysans comprirent que ce changement ne leur était pas bénéfique et commencèrent à réclamer le retour du cochon créole. Le MPP lança une pétition au niveau national qui fut signée par 300 000 personnes et une grande marche fut organisée. A la suite de cela, des actions visant à réintroduire le cochon créole furent entreprises et des cochons de la Jamaïque et de la Guadeloupe furent finalement réintroduits.

La bataille pour la reconnaissance de la langue créole

« Depuis la naissance du mouvement, nous avons toujours voulu défendre notre langue maternelle. Or depuis l’indépendance, c’est le français la langue officielle », explique Jacques Vilgar.

Dans l’ensemble des administrations d’État et dans le secteur de l’enseignement en Haïti, le français était la langue obligatoire, ce qui constituait une vraie violence sociale pour une grande majorité de la population ne parlant pas cette langue : « C’est contre cela que le MPP s’est battu en 1988. Nous même nous réclamions que tous les documents officiels soient traduits dans les deux langues : acte de naissance, mandats pour arrestation… », explique Jacques Vilgar. « C’est avec l’avènement au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide en 1991 que le créole devient la deuxième langue officielle. Après cette lutte, il devint possible de se rendre dans toutes les administrations et de parler avec notre langue maternelle » conclut-il.

FIN DES ANNEES 1980 ET DEBUT DES ANNEES 1990 : SUCCESSION RAPIDE DE GRANDS EVENEMENTS POLITIQUES NATIONAUX

En 1986, le règne de J.-C. Duvalier est enfin mis à terme suite à plusieurs années de contestation sociale massive. Dès 1979, différents secteurs de la société civile (paysans, Église, leaders politiques…) s’engagèrent dans la remise en question du régime. La réponse répressive de l’État ne fit pas faiblir cette vague de contestation qui finit par mettre fin à la dictature du fils Duvalier. La période de transition politique, qui dura de 1986 à 1991, fût très difficile car les militaires installèrent rapidement un conseil de gouvernement qui mena une gestion du pouvoir ambiguë vis-à-vis de de la société civile. Finalement, la poursuite de la contestation populaire face, d’une part, à la présence d’anciens responsables sous les Duvaliers dans les instances au pouvoir et, d’autre part, à la poursuite de la répression des mouvements sociaux, conduit à l’organisation d’élections en novembre 1990, avec une participation massive de la population. C’est Jean-Bertrand Aristide, un leader religieux et charismatique, porté par un mouvement social populaire, qui fut élu président.

Le MPP fêta la victoire car il avait de façon significative participé à ce succès. Mais rapidement survient un coup d’État : le président nouvellement élu est enlevé par des militaires sept mois après son élection et, de décembre 1991 à 1994, un régime militaire est au pouvoir. Durant cette période, une nouvelle vague de violence frappe le mouvement paysan à cause du soutien qu’il avait porté à Aristide. Beaucoup de paysans militants s’exilent en République Dominicaine, se cachent dans les montagnes ou bien font l’objet d’arrestations et de violences.

A son retour en 1994, J.-B. Aristide a des idées de gestion du pays radicalement différentes et ses alliés d’hier deviennent alors des persécutés. Le pouvoir politique met en place une milice et, de nouveau, l’instabilité et la violence reviennent. Le MPP entre alors dans une nouvelle période difficile. Beaucoup de membres s’exilent de nouveau en République Dominicaine, ou entrent dans la clandestinité.

C’est dans ce contexte que Jean-Baptiste Chavannes, fondateur du Mouvement Paysan Papaye, eut l’idée de mettre en place une radio qui permettrait de favoriser un retour à l’ordre démocratique : la Radio Voix Paysanne. La radio, il était alors évidemment question d’une radio clandestine, serait un outil qui permettrait à la société civile de se mobiliser et à la diaspora d’en savoir plus sur la réalité du pays. Aujourd’hui, cette radio couvre plusieurs départements haïtiens et continue de diffuser ses reportages et d’œuvrer à faire entendre la voix des paysans.

CONCLUSION 

Le MPP est un mouvement qui est né et s’est renforcé dans des périodes difficiles mais qui, depuis le retour à une situation politique moins violente, peut se déployer comme il l’entend et continuer de porter sa vision spécifique du développement rural et du vivre ensemble, fondée sur la défense, l’inclusion et l’implication des paysans.

La situation rurale haïtienne quant à elle, s’est aggravée du fait de l’exploitation abusive des ressources et du manque presque total d’investissements et d’accompagnement de l’État dans le secteur agricole. Aujourd’hui, la situation agricole du pays est critique compte tenu de la dégradation très forte des ressources : érosion des sols très forte, des périodes de sécheresse de plus en plus longues, des saisons des pluies irrégulières, des maladies nouvelles qui attaquent les cultures, … tous ces éléments expliquent qu’il y a des plus en plus de zones du pays en proie à l’insécurité alimentaire. L’une des conséquences de cet état de fait violent est l’exode rural très fort ainsi que l’émigration vers les autres pays des Caraïbes ou de l’Amérique Latine (Chili et Brésil notamment).

1Unité qui rassemble une dizaine de ruraux/paysans d’un même milieu accompagné par un animateur d’éducation populaire. Ce groupe se réunit généralement une fois par semaine pour débattre des difficultés, construire et gérer des activités productives collectives

2 En créole, cela peut se traduire par « Haïti était sous le joug d’une dictature », extrait d’un entretien réalisé le 07 octobre 2016 avec Vilgar Jacques, membre du MPP depuis 1979.

3 Claude Moise « la crise de 1956-1957 » www.haitiluttecontre-impunite.org/texts/6

4www.alterpresse.org/spip.php?article20571#.V-OIp_mLTIU

5 Même entretien réalisé avec Vilgar Jacques.

6[En ligne]. Available: www.alterpresse.org/spip.php?article7728#.VdMiufntmko. [Accès le 18 Aout 2015]

7Voir l’ouvrage publié à l’occasion des 25 ans du MPP sur l’histoire du mouvement, écrit par Chavannes Jean-Baptiste, 1998, Port-au- Prince.

8 Il est possible de traduire cette formule créole ainsi : se serrer la ceinture aujourd’hui, pour avoir de quoi mieux vivre demain

9A cette époque, 1 dollars équivalait à 5 gourdes, aujourd’hui 1 dollars=66gourdes : fxtop.com/fr/conversion-devises date passee.php?A=100&C1=USD&C2=HTG&DD=01&MM=01&YYYY=1976&B=1&P=&I=1&btnOK=Chercher

10Monnaie haïtienne

11Entretien avec Jacques Vilgar, déjà cité.

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